
Il est parfois étonnant de constater à quel point certains jeux peuvent passer à côté de leur rendez-vous avec le succès commercial sans pour autant démériter. Sorti en 2012, Sleeping Dogs fait incontestablement partie de cette catégorie de productions qui, malgré des qualités évidentes, n’ont peut-être pas reçu toute l’attention qu’elles méritaient. Il faut dire qu’à une époque où le jeu d’action en monde ouvert était largement dominé par les grandes licences occidentales, débarquer avec une proposition centrée sur les triades hongkongaises constituait déjà une manière assez sympathique de changer de décor. Et si l’on ajoute à cela une bonne dose de kung-fu, des poursuites automobiles musclées et une intrigue policière qui lorgne ouvertement vers le cinéma asiatique, on obtient une aventure qui ne manque assurément pas d’arguments. Mais derrière cette carte postale illuminée aux néons se cache-t-il réellement un grand jeu ?
Triad Pursuit
L’histoire nous place dans la peau de Wei Shen, un policier hongkongais ayant grandi aux États-Unis et chargé d’infiltrer la Sun On Yee, l’une des organisations criminelles les plus influentes de la ville. Une mission délicate qui va rapidement le contraindre à jongler entre ses obligations professionnelles et les liens qu’il tisse progressivement avec les membres de cette organisation. Car si Wei doit gagner la confiance de ses nouveaux associés, il lui faut également conserver suffisamment de distance pour ne pas perdre de vue la véritable raison de sa présence au sein des triades. Ce point de départ, relativement classique sur le papier, permet pourtant de développer une intrigue plutôt intéressante, notamment grâce à l’ambiguïté morale qui accompagne régulièrement les agissements du protagoniste. Wei Shen n’est pas simplement un policier infiltré qui distribue quelques mandales avant de rentrer tranquillement au commissariat, il est aussi un homme tiraillé entre deux univers, dont les frontières deviennent de plus en plus difficiles à distinguer au fil de sa progression. Le scénario ne révolutionne certes pas le genre, mais il bénéficie d’une construction suffisamment efficace pour maintenir l’intérêt jusqu’au dénouement. Les personnages secondaires, parfois hauts en couleur, contribuent également à donner du relief à cette histoire, même si certains d’entre eux auraient mérité un traitement plus approfondi. On retrouve surtout cette manière très particulière qu’a le cinéma policier hongkongais de mêler camaraderie, trahisons, violence et tragédie. Une influence parfaitement assumée, qui donne à l’ensemble une identité autrement plus marquée que celle de nombreux concurrents.

Mais le véritable personnage principal de cette aventure est peut-être ailleurs. Il se trouve dans les rues de Hong Kong, au détour d’un marché bondé, sous les enseignes lumineuses d’un quartier animé ou au milieu d’une circulation qui semble parfois obéir à ses propres règles. United Front Games a manifestement pris beaucoup de plaisir à façonner son terrain de jeu, et cela se ressent dès les premières minutes. Loin de se contenter d’aligner des quartiers interchangeables, le studio propose une ville relativement dense, dont les différents secteurs possèdent chacun leur propre identité visuelle. Les marchés populaires côtoient les quartiers plus huppés, tandis que les petites ruelles commerçantes offrent un contraste appréciable avec les grandes artères urbaines. Le résultat est particulièrement convaincant, d’autant que la population contribue à renforcer cette impression de vie permanente. On pourrait évidemment reprocher à la carte de ne pas atteindre les dimensions parfois extravagantes de certains jeux concurrents. Pourtant, cette relative compacité constitue davantage une qualité qu’un véritable défaut. Les déplacements ne deviennent jamais une corvée et l’on prend régulièrement plaisir à abandonner momentanément sa mission pour flâner dans les rues. Une qualité qui peut sembler anodine, mais qui demeure essentielle pour un titre reposant autant sur l’exploration. Il faut également reconnaître que l’ambiance générale est particulièrement réussie. Les néons, les enseignes colorées, les marchés nocturnes et les échoppes traditionnelles composent un ensemble visuellement séduisant. Hong Kong possède ici une personnalité qui dépasse largement son simple rôle de décor. Et c’est probablement l’une des plus belles réussites du jeu.

Kung Fu Fighting
Si les premières minutes peuvent laisser penser que Sleeping Dogs n’est finalement qu’une variation asiatique d’un jeu d’action en monde ouvert bien connu, les affrontements viennent rapidement remettre les pendules à l’heure. Car contrairement à beaucoup de productions du genre, qui accordent une place prépondérante aux armes à feu, le titre de United Front Games préfère largement les confrontations au corps-à-corps. Wei Shen est un combattant particulièrement agile, capable d’enchaîner les coups, les projections et les contres avec une certaine élégance. Le système repose sur des commandes accessibles, mais demande malgré tout un minimum d’attention pour être pleinement maîtrisé. Observer les mouvements adverses et intervenir au bon moment devient rapidement indispensable, surtout lorsque plusieurs malfrats décident de nous faire comprendre que notre présence n’est pas franchement souhaitée. La véritable bonne idée réside toutefois dans l’utilisation de l’environnement : les développeurs ont eu la bonne inspiration de permettre à Wei d’exploiter les éléments qui l’entourent pour mettre ses adversaires hors d’état de nuire. Une table, une rambarde ou un élément du décor peuvent ainsi devenir les instruments d’une démonstration de kung-fu particulièrement expéditive. Les éliminations contextuelles apportent un supplément de variété et renforcent considérablement le caractère spectaculaire des affrontements. Le système n’est évidemment pas exempt de défauts. Certaines animations manquent de naturel et les affrontements peuvent finir par se ressembler, mais le plaisir demeure intact pendant une bonne partie de l’aventure.

On aurait même tendance à regretter que les développeurs n’aient pas davantage développé cette mécanique, tant elle constitue l’une des meilleures idées du titre. Les séquences impliquant des armes à feu sont, en revanche, nettement plus conventionnelles. Elles remplissent leur rôle sans véritablement briller, avec des sensations relativement classiques et des situations qui manquent parfois de subtilité. Rien de catastrophique, mais le contraste avec les combats martiaux est suffisamment marqué pour que l’on attende systématiquement le prochain règlement de comptes à mains nues. Naturellement, un monde ouvert ne serait pas véritablement complet sans son lot d’activités annexes. De ce côté-là, Sleeping Dogs ne cherche pas particulièrement à surprendre, mais propose suffisamment de distractions pour occuper les joueurs désireux de prolonger leur séjour à Hong Kong. Courses automobiles, combats clandestins, collecte d’objets, défis divers et petites missions secondaires viennent ainsi compléter une progression principale déjà relativement généreuse. Certaines activités permettent même de découvrir des facettes différentes de la ville, ce qui contribue à renforcer l’attachement que l’on peut progressivement développer envers cet environnement. Malheureusement, cette générosité ne s’accompagne pas toujours d’une grande inventivité. Plusieurs activités finissent par donner une impression de déjà-vu, et certaines missions annexes manquent cruellement de renouvellement. On retrouve ici les limites d’une formule qui, malgré ses nombreuses qualités, repose encore sur des mécaniques parfois trop familières.

A Wei of life
La conduite constitue un autre aspect plus discutable. Les véhicules se montrent suffisamment nerveux pour rendre les poursuites agréables, mais leur comportement manque parfois de finesse. Les collisions ne sont pas toujours très convaincantes et certaines trajectoires semblent obéir à une logique qui leur est propre. Cela n’empêche heureusement pas de profiter des séquences les plus spectaculaires, mais on aurait apprécié un peu plus de précision dans les sensations. Ce qui permet finalement à Sleeping Dogs de sortir du lot, c’est cette cohérence d’ensemble qui se dégage de ses différents éléments. La direction artistique, l’ambiance sonore et les inspirations cinématographiques participent toutes à construire une expérience reconnaissable entre mille. Le jeu parvient notamment à retranscrire une certaine vision de Hong Kong, avec ses contrastes permanents et son atmosphère si particulière. La bande-son accompagne agréablement les déplacements, tandis que les différentes radios apportent une touche supplémentaire de variété. Quant à la réalisation, elle affiche quelques limites techniques, mais reste suffisamment convaincante pour nous faire profiter pleinement du spectacle. Il faut dire que le titre possède une qualité devenue relativement rare : celle de donner envie de continuer à jouer simplement pour profiter de son univers. On peut très bien abandonner une mission en cours pour traverser quelques quartiers, s’arrêter dans une échoppe ou chercher une nouvelle activité. Et lorsque l’on finit par reprendre le fil de l’histoire, on retrouve immédiatement cette atmosphère de polar urbain qui fait tout le charme de l’aventure.

Conclusion
Avec Sleeping Dogs, United Front Games signe une proposition particulièrement attachante, qui parvient à se démarquer dans un genre pourtant largement balisé. Son univers hongkongais constitue une formidable réussite, son système de combat apporte une véritable personnalité aux affrontements et son scénario, malgré quelques facilités, offre suffisamment de matière pour maintenir l’intérêt jusqu’au bout. Alors oui, certaines activités secondaires manquent de renouvellement, la conduite aurait gagné à être davantage peaufinée et les phases de tir restent assez anecdotiques, mais ces quelques imperfections ne suffisent pas à masquer les qualités d’une production qui possède une identité propre et un véritable sens de la mise en scène. Il est finalement assez regrettable que le jeu n’ait pas bénéficié d’une reconnaissance plus importante à sa sortie. Car derrière ses apparences de concurrent direct aux grandes productions du monde ouvert se cache une aventure qui a bien davantage à offrir qu’un simple dépaysement géographique. Une plongée dans l’univers des triades, portée par une ambiance remarquable et des combats qui donnent parfois envie de retourner dans les rues simplement pour distribuer quelques corrections supplémentaires. Hong Kong ne dort jamais, et après avoir goûté à ses charmes, on comprend assez facilement pourquoi. 8 sur 10.


